La mort de 2 aviateurs à Saint Vaize le 1er février 1945 |
Je me propose de vous présenter un article paru le décembre 2006 dans le bulletin municipal de Saint-Vaize en Charente Maritime. |
Plan de situation fait à partir d’une image de Googlearth |
Situation de la stèle (image faite à partir d’un plan de géoportail) |
Cet article retrace le crash d’un avion Junker 88 récupéré par l’armée française sur la base de Toulouse Blagnac est descendu par la FLAK près de l’île d’Oléron. A la fin de l’article, j’ai ajouté des passages du rapport de mission concernant cet accident ainsi que quelques passages du rapport de gendarmerie. |
Historique du Crash du Junker 88 Français à Saint-Vaize (Charente Maritime) A la demande de l’Union Locale de l’Association des Anciens Combattants, et ce, pour la 2ème année consécutive, notre commune était le cadre d’une commémoration s’inscrivant dans le parcours jalonnant « les chemins de la mémoire » de Saint-Vaize, Neuil-les-Saintes et Ecurat. En ce samedi 22 juillet 2006 , un très petit site était mis à l’honneur, plus connu sous le nom de :
« Stèle des aviateurs » |
Nota : Une erreur de gravure, indique le 15 février 1945
Quelle histoire, quel drame, quel fait de guerre se cache derrière ces trois mots ?
Il nous faut remonter le temps et revenir à ce triste 1er février 1945 où les habitants d’alors apprennent avec stupeur qu’un Junker 88 français (*) vient de tomber à Saint-Vaize, faisant deux morts carbonisés et 2 blessés.
(*) Après la reddition allemande de Toulouse, les français ont repris possession de la base aérienne de Toulouse-Blagnac, avec le matériel et les avions qui s’y trouvaient.
Ainsi a été créé le Groupe de Bombardement 1/31 « Aunis » constitué, entre autres, d’appareils allemands à savoir, de Junker 88. Ces équipages dépendaient des Forces Aériennes Françaises.
Des documents d’époque relatent cet évènement ; un rapport d’enquête de la Gendarmerie précise : « Effectuant une mission photo sur l’île d’Oléron, l’avion allait aborder l’île lorsqu’il fut entouré d’éclatement de FLAK (DCA allemande).
L’appareil se mit en virage et au même moment, se produisit une baisse de régime simultanée des 2 moteurs.
L’équipage crut d’abord à une manœuvre du pilote pour échapper à la FLAK. En réalité, les commandes étaient atteintes et le palonnier n’avait plus son débattement normal.
Le commandant d’avion (sous-lieutenant Nimier) donna l’ordre de se préparer à utiliser les parachutes. Mais les moteurs ayant repris, le pilote dit qu’il pouvait ramener l’appareil. Il réussit ainsi à sortir de la zone allemande. Cependant, l’avion volait incliné sur le côté gauche et perdait de l’altitude, les moteurs ne donnant pas leur régime normal.
Des témoins (sans compétence aéronautique) qui virent passer l’avion à Taillebourg (17), dirent qu’il volait lentement et ne paraissait pas pouvoir monter, mais que les moteurs tournaient régulièrement. |
Ci-dessus, photographie d’époque de 2 JUNKER 88 du groupe GB 1/31 « AUNIS » sous les ordres du Cdt Doret. L’avion qui s’écrasa à Saint-Vaize le 1er février 1945 est peut-être l’un d’eux
L’atterrissage en campagne était donc inévitable. L’avion se posa train rentré dans un champ de 500m de long environ, après avoir franchi de justesse un ravin boisé, cassant même quelques branches aux arbustes qui bordaient le ravin. Le choc fut très dur.
Les moteurs et le fuselage ont laissé des traces profondes dans la terre. L’avion a touché le sol toujours incliné à gauche. Le feu se déclare aussitôt et gagne rapidement tout l’avion.
Tout l’équipage avait blessé au premier choc. Le sous-lieutenant Nimier réussit à sortir seul et à se traîner assez loin de l’appareil. Le sergent-chef Dubois (radio), ne se rendant pas compte qu’il avait la cuisse gauche brisée, voulut sortir le mécanicien (sergent Séverac) qui était tombé au fond du fuselage et paraissait inanimé. Il tomba à son tour au fond de l’avion.
Des témoins de l’accident, accourus immédiatement, réussirent à le sortir avant que l’incendie ne se soit étendu. A ce moment-là, le réservoir fusa et le vent rabattit les flammes sur le fuselage. L’adjudant-chef Prunier (pilote), qui vivait encore, ne put être retiré de l’avion. Trois personnes présentes, ne pouvant approcher, lui tendirent une perche à laquelle il se cramponna, mais malgré leurs efforts, il fut impossible de le sortir. Il paraissait être attaché par la ceinture et ne pouvoir bouger. Le feu s’étendait rapidement et les sauveteurs durent l’abandonner pour ne pas être brûlés eux-mêmes.
Les cadavres carbonisés du mécanicien (sergent Séverac) et du pilote (adjudant-chef Prunier) sont transportés et mis en bière à la mairie de Saint-Vaize où une garde d’honneur prend place. Les obsèques des victimes ont lieu le lundi 3 février 19 45, à Saintes. L’état des blessés n’est pas grave.
Dans sa déposition, le médecin capitaine à l’hôpital de Saintes, Mr Pierre Esquirol, confirme : « après examen des blessés, le sous-lieutenant Nimier présente deux fractures de côtes, diverses blessures au corps et au coude gauche. Le sergent-chef Dubois a la cuisse gauche fracturée, et diverses contusions au corps. Leur état est satisfaisant »
Le témoignage du radio (sergent-chef Dubois) (lors de son audition par les gendarmes) est des plus émouvants car il nous donne à imaginer la fin dramatique de la mission que ces quatre hommes avaient à réaliser.
« Nous étions à environ 5000m de hauteur, et presque rendus au dessus de l’île d’Oléron (notre appareil marchait bien), lorsque nous avons vu de la DCA.
Brusquement, notre appareil a amorcé un virage de lui-même, j’ai pensé ensuite que le pilote cherchait à se dégager de la DCA. Les moteurs ont immédiatement baissé de régime, et l’appareil a piqué vers le sol.
J’ai entendu le sous-lieutenant Nimier demander à l’adjudant-chef pilote si nous devions sauter, Prunier lui a répondu : « ça reprend ». En effet, les deux moteurs ont eu un semblant de reprise.
Quelques instants après l’appareil désemparé a continué à baisser, puis le pilote nous a dit : « ne sautez pas, nous sommes trop bas ». Le pilote a bien amené l’appareil sur un terrain labouré, mais le choc a été brutal.
J’ai eu la cuisse gauche prise et fracturée, entre le siège et le poste radio. J’ai pu me dégager seul et j’ai crié au mécanicien d’essayer de se dégager, car l’appareil allait prendre feu. J’ai essayé de l’aider, mais je n’ai pas pu réussir à cause de mes blessures. J’ai enlevé la trappe supérieure d’un coup de tête, puis je me suis laissé tombé le long du fuselage. Deux civils m’ont éloigné de l’appareil, puis je me suis évanoui. Quand j’ai repris mes sens, un docteur civil me faisait une piqûre.
Nous avions chacun un parachute, mais ils ont tous été détruit par les flammes.
A mon avis, c’est grâce au pilote si le sous-lieutenant Nimier et moi, nous sommes encore vivants, car il a cherché jusqu’au dernier moment à se rendre maître de son avion ».
A l’issue de la commémoration, une jeune élève de l’école de la Légion d’Honneur a remis symboliquement au Maire, une boîte contenant des pièces reliques du Junker 88 trouvées sur le site du crash.
On y découvre un morceau de fonte d’aluminium, un morceau de plexiglass et un morceau de caoutchouc. Ces pièces peuvent être examinées à la mairie, ainsi que les procès verbaux et témoignages d’époque.
Les rapports Extrait du rapport de gendarmerie Audition de M. BABIN Ludovic, 57 ans, cultivateur, demeurant au village des « Lambert », Cne de St-Vaize, entendu à mon domicile, à 20h : « Aujourd’hui, vers 15h, je faisais du bois près du « Trou du renard ». Tout à coup, j’ai entendu le bruit du moteur d’un avion dont le ronflement m’a semblé anormal. Je suis sorti, mais je n’ai rien vu, mais j’ai entendu un bruit violent. A 500 mètres environ, j’ai vu un avion en flammes. Entendant des appels « au secours » je me suis approché de l’appareil d’où M. Proux me précédait d’environ une dizaine de mètres. A nous deux nous avons sorti un 1er passager ; puis un second que nous avons éloigné de l’avion en flamme. Nous avons essayé d’en retirer un 3ème à deux reprises, en tirant sur lui, mais nous avons été chassés par les flammes et ce malheureux a été brûlé vif sous nos yeux. Nous avons également perçu les appels d’un 4ème qui semblait englouti dans les débris de l’appareil. Tranquard et Roger sont arrivés peu après, et nous ont aidés à mettre les blessés en sécurité. L’affluence était telle que je n’ai pas remarqué les faits et gestes des personnes accourues. Je ne pense pas que les blessés étaient porteurs de leur parachute, et je n’ai pas remarqué si quelqu’un a emprunté des objets quelconques de l’avion, tant j’étais impressionné par le sauvetage dont je venais d’être témoin. J’ajoute que j’ai vu un inconnu qui a ramassé une clef anglaise qu’il a remise à un officier »
Audition M. LEJEUNE, André, 25 ans, Sergent-Chef au bureau de la liaison de l’Air de la Charente Maritime , 30 rue de la Roche à Saintes, entendu à 14h30 : « Le 1er février 1945, vers 15h30, j’ai été avisé téléphoniquement par le Maire de Taillebourg qu’un avion était tombé en flammes entre Taillebourg et St-Vaize. Le lieutenant Piton appartenant au même service que moi à Saintes, s’est mis en relation téléphonique avec la Base Aérienne de Cognac, mais nous n’avons pas pu savoir s’il s’agissait d’un appareil de cette base. Néanmoins, nous sommes partis en direction de St-Vaize en automobile, où nous avons constaté qu’un appareil « Junker 88 » aux couleurs françaises était en flammes dans un champ situé au Nord du Bourg. Nous avons vu 2 hommes de l’équipage qui étaient entre les mains d’un médecin de Taillebourg. Des sauveteurs nous ont dit qu’il y avait encore deux hommes dans l’appareil, mais qu’en raison du feu, il était impossible de les dégager. Afin de dégager l’appareil photographique de l’avion, placé dans le fuselage, nous avons séparé cette partie du reste du corps de l’avion. Nous avons récupéré quelques outils de bord, ainsi qu’une boîte de bande garnie pour mitrailleuse. En présence de l’adjoint au Maire et du garde champêtre de St-Vaize, et des gendarmes chargés de l’enquête, j’ai fait rassembler les restes des corps des 2 victimes, c'est-à-dire de l’Adjudant Chef Prunier, et du Sergent Séverac que j’ai fit transporter et mettre en bière à la Mairie de St-Vaize. Cet avion et son équipage, appartenaient à la Base de Toulouse-Blagnac qui a été avisée par nos soins de cet accident. J’ignore exactement si un parachute a été volé au cours du sauvetage des militaires accidentés »
Audition de M. ESQUIROL, Pierre, 37 ans, Médecin-Capitaine à l’hôpital-Mixte de Saintes, a déclaré : « Après examen des blessés, le S/Lieutenant Nimier présente 2 fractures de côtes, diverse blessures au corps et au coude gauche. Le sergent-chef Dubois, à la cuisse gauche fracturée, et diverses contusions au corps » Leur état est satisfaisant ».
Audition de Mme GOUMAIN, Elvina, épouse SIROCHEQUE, 59 ans, sans profession, demeurant au bourg de St-Vaize, entendue au bureau de la brigade, à 16h30, le 2 février 19 45 : « Hier, le 1er février 1945, vers 15h, je me trouvais au village de « la salle », Cne de St-Vaize, lorsque mon attention a été attirée par un ronflement d’un moteur d’avion volant à basse altitude. Quelques instants après, j’ai entendu le bruit d’un choc qui m’a semblé anormal. Je suis sorti, et ai aperçu dans un champ, à 300 mètres environ, un avion en flammes. Accompagnée de M Roger, je me suis rendue sur les lieux de l’accident où MM Proud et Babin, s’occupaient à dégager les blessés. J’ai aidé à éloigner les 2 blessés déjà dégagés des débris de l’appareil. J’ai assisté impuissante, à l’agonie d’un 3ème blessé, qui entouré par les flammes, et sans doute coincé sous les débris de l’avion a brûlé vif sous mes yeux. Je n’ai pas entendu les appels « au secours » de la seconde victime. En résumé, je me suis occupée à éloigner et donner des soins aux 2 blessés. Mais je n’ai pas remarqué s’ils étaient porteurs de parachutes. Des voitures militaires sont arrivées par la suite, mais j’étais tellement affairées auprès des 2 blessés, que j’ai tout juste remarqué leur arrivée, sans m’intéresser à leurs allées et venues. Je n’ai remarqué aucune personne cherchant à dissimuler ou à emporter un parachute, ou n’importe quel autre objet provenant des débris de l’avion.
Extrait du rapport de mission Jeudi 1er février 1945 Vers 19h00 le Lt Colonel Barret, des FAA, téléphone au commandant Dor qu’on vient de lui signaler qu’un avion probablement un JU s’est abattu dans la région de Saintes. Il y aurait deux morts et deux blessés. Comme l’avion porte un « 3 » sur son empennage, qu’il y a 4 membres dans l’équipage, il est certain qu’il s’agit de notre JU photographe.
A 19 h Francazal (aéroport de Toulouse) communique le message suivant sans indication d’origine « JU 88 n°3 tombé à St Vaize, 6 km de saintes, 2 morts carbonisés, 2 blessés dont S/Lt Nimier et Sc Dubois à l’hôpital de Saintes. Le fuselage a été récupéré, appareil photo enlevé, porté à la base de Cognac – cause accident inconnu. Il semble que l’avion ait été touché par la DCA au dessus de La Rochelle
Peu après, téléphonant au Cel Barret, ces faits ont été confirmés. Le pilote était l’A.C. Prunier, le mécanicien le Sc Séverac. L’avion a été touché entre Rochefort et La Rochelle. Le pilote a aussitôt fait ½ tour, les moteurs ayant des ratés et les commandes devenant molles. L’équipage a hésité a se jeter en parachute, puis il a été trop tard. L’avion a capoté en prenant contact avec le sol et a brûlé aussitôt. L’un des blessés est sérieusement touché, l’autre n’a que des blessures légères.
Vendredi 2 février 1945 Le Commandant Dor accompagné de l’A.C. Rault et de l’adjudant Vallent va chez Mme Prunier lui annoncé la mort de l’A.C. Prunier. Le Lt Ricard accompagné du Sgt Comte remplit la même mission auprès de la famille du Sgt Séverac. Le Colonel Basset téléphone quelques détails sur la fin du « 3 ». En arrivant à La Rochelle l’avion fut touché par la DCA. Un éclat atteignit les gouvernes arrière et très probablement un moteur. L’équipage hésita à parachuter mais sur l’insistance de l’un des membres, décida d’essayer de rejoindre Cognac. Cela s’avérant impossible, l’équipage décida de parachuter mais il était trop tard. L’avion désemparé capota à Saint –Vaize. Les 4 occupants étaient blessés mais l’avion prit feu instantanément. Le S/Lt Nimier et le S.C. Dubois purent s’échapper malgré leurs blessures. L’A.C. Prunier et le Sergent Séverac moururent dans les flammes. On essaya de sauver Prunier en lui tendant une perche qu’il essaya en vain d’utilisé !... L’état des blessés n’est pas grave. Les obsèques des victimes auront lieu Lundi à Saintes. Fin du récit Note : Je remercie très chaleureusement Monsieur le Maire de Saint-Vaize, qui m’a permis de faire cette page.
N’oublions pas que des hommes et des femmes ont donnés leurs vies pour que nous puissions vivre libre |
JUNKER 88 |